Dr Sabah Youssouf Djama : « Le lait maternel est le premier vaccin de l’enfant »
Source: ADI
DJIBOUTI, 12 février 2026 (ADI) - Médecin-chef du centre de santé d’Ambouli, le Dr Sabah Youssouf Djama, dite Sabah Bent, est en première ligne dans la promotion de l’allaitement maternel à Djibouti. Entre résistances culturelles et stratégies nationales, elle défend une conviction simple : allaiter, c’est investir dans la santé publique. Entretien sans détour.
ADI : Docteur, vous qualifiez souvent l’allaitement maternel de “don précieux”. Concrètement, quels sont ses bénéfices pour l’enfant djiboutien ?
Dr Sabah Ben : Je vais être très claire : le lait maternel est le premier vaccin de l’enfant. Dès les premières heures de vie, le colostrum — ce lait jaunâtre parfois injustement rejeté — agit comme un bouclier immunitaire. Il protège contre les infections digestives, respiratoires, les diarrhées, qui restent des causes majeures de consultation chez les nourrissons. Sur le plan nutritionnel, tout est parfaitement dosé : protéines, lipides, vitamines, anticorps. Aucun lait artificiel ne peut reproduire cette complexité biologique. L’allaitement favorise aussi le développement cognitif. Plusieurs études montrent un meilleur développement intellectuel chez les enfants allaités. Enfin, il est parfaitement adapté au système digestif encore immature du nouveau-né. Moins de coliques, moins de troubles digestifs. C’est une base de vie.
Vous insistez aussi sur les bénéfices pour les mères. Lesquels sont les plus significatifs dans notre contexte ?
Ils sont nombreux et souvent méconnus. D’abord, l’allaitement réduit le risque d’hémorragie post-partum en aidant l’utérus à retrouver plus rapidement sa taille normale. Ensuite, il diminue le risque de cancer du sein et de l’ovaire — c’est un point fondamental en santé publique. Il existe également un effet contraceptif naturel durant les premiers mois, si l’allaitement est exclusif et régulier. Et n’oublions pas l’aspect économique : le lait maternel est gratuit. Dans un contexte où certaines familles ont des ressources limitées, cela représente une économie considérable. Mais au-delà de tout, il y a le lien affectif. L’allaitement crée une proximité émotionnelle profonde entre la mère et son enfant. C’est une relation fondatrice.
Quelle est la durée idéale d’allaitement recommandée à Djibouti ?
Les recommandations sont claires : allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois. Cela signifie ni eau, ni tisane, ni lait artificiel. Ensuite, on introduit progressivement une alimentation diversifiée, mais on poursuit l’allaitement jusqu’à deux ans, voire au-delà si la mère et l’enfant le souhaitent. Les six premiers mois sont décisifs. Chaque interruption précoce fragilise ce capital santé.
Malgré ces évidences médicales, l’allaitement exclusif reste parfois difficile. Quels sont les principaux obstacles que vous observez ?
Ils sont de deux ordres : structurels et culturels. Dans les structures de santé, il peut y avoir un retard de mise au sein, notamment après une césarienne. Or, la première heure est cruciale. L’introduction précoce d’eau sucrée ou de lait artificiel perturbe la montée de lait et réduit la confiance de la mère. Dans la communauté, certaines croyances persistent : le colostrum serait “sale”, le lait maternel ne suffirait pas, l’enfant aurait besoin d’eau dans un pays chaud. Ce sont des idées reçues. Le lait maternel contient suffisamment d’eau, même sous notre climat. Il y a aussi la fatigue, le doute, parfois un manque de soutien familial. Une mère qui doute est une mère qui risque d’abandonner.
Justement, comment renforcer la confiance des mères ?
Par l’accompagnement. Dans nos centres de santé, les sages-femmes et les médecins suivent les mères dès la maternité et en post-partum. Nous expliquons, démontrons les bonnes positions, rassurons sur la production de lait. Le ministère de la Santé, à travers l’Initiative Hôpital Ami des Bébés (IHAB), forme les professionnels de maternité et de néonatalogie. L’objectif est clair : améliorer l’accueil du nouveau-né et encourager systématiquement la mise au sein précoce.
En partenariat avec le Programme alimentaire mondial et l’Unicef, des super céréales et des compléments en fer sont distribués aux mères allaitantes. Une mère bien nourrie est une mère confiante.
Quelles sont les difficultés médicales les plus fréquentes chez les mères allaitantes ?
Les engorgements mammaires, les crevasses, parfois les mastites. Ce sont des complications bénignes si elles sont prises en charge rapidement. Le vrai danger, c’est l’abandon prématuré par manque d’information.
Beaucoup de mères pensent ne pas produire assez de lait. En réalité, dans la majorité des cas, la production est suffisante. Il faut simplement augmenter la fréquence des tétées. Le lait fonctionne selon un principe simple : plus l’enfant tète, plus la production augmente.
Au-delà des structures de santé, quel rôle peuvent jouer les communautés ?
Un rôle central. L’allaitement n’est pas qu’une affaire de mère. C’est une responsabilité collective. Les pères, les grands-mères, les leaders communautaires doivent soutenir, encourager, corriger les fausses croyances. Nous devons créer un environnement social favorable. Cela passe par la sensibilisation dans les quartiers, les associations locales, les relais communautaires. Quand une société valorise l’allaitement, les mères se sentent légitimes et soutenues.
Un dernier message aux familles djiboutiennes ?
L’allaitement maternel n’est pas seulement un choix individuel. C’est un investissement national. Chaque enfant allaité exclusivement a plus de chances de grandir en bonne santé, d’apprendre, de contribuer au développement du pays.
Protéger l’allaitement, c’est protéger l’avenir.
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