Modernité et tradition : les amours maudites

Par Isman O. | 20 février 2011
1,177 vues
Modernité et tradition : les amours maudites

Source: ADI

Ils portent sur leur mine toute la misère du monde. Hassan Soubaneh et Mohamed Mijaaseh, tous deux anciens pasteurs passés à la vie urbaine à la faveur des années 90, sont depuis de longues années dans la main-d’œuvre. Bousculés dans leur mentalité comme dans leur manière d’être par les exigences de la vie moderne, ils ont fini par s’en accommoder. Ou peut-être pas complètement. Tenez, ils sont tenus d’opérer en pantalon, casque sur la tête, grosses chaussures aux pieds et, si besoin, en lunettes de soleil pour ne pas succomber à la forte chaleur à midi. Pourtant, ces méthodes, si elles ont le mérite d’être protectrices, en particulier contre les accidents de travail, ne sont pas sans perturber ces anciens bergers récemment sédentarisés qui ont parfois du mal à s’adapter. Le pied de Mijaaseh, par exemple, ne daigne guère rentrer dans la chaussure sans lui arracher souvent injures et serments. Il lui préfère de loin la sandale. Elans de nostalgie ou non, ces hommes, comme pour témoigner de leur attachement à leur milieu d’origine, chantent quand ils travaillent. Echos poétiques lâchés dans l’air morne dans le seul but de soutenir l’effort. Fragments de paroles destinés à accompagner les va-et-vient des pelles. Vagues de mots langoureux, fatigués, rompus à la fois aux vestiges et aux promesses d’une tradition nomade chargée de sonorités nourries, de mélodies saccadées, douces, pures et vierges. Mais Hassan Soubaneh et son compagnon d’infortune ne sont pas les seuls à puiser dans ce répertoire millénaire au cours des heures interminables de travail sur leur chantier. Oui, ils ne sont pas les seuls à user et abuser de la magie du verbe pour endurer la fatigue ou (qui peut savoir ?) conjurer le sort qui les condamne à végéter dans un tel état de précarité et de déception profonde. Tous leurs semblables, partout dans les chantiers, font ainsi. Et sans doute pour les mêmes raisons.

Tags

Partager cette histoire