Le divorce à Djibouti : pleins feux sur une question longtemps restée tabou
Par Isman O.
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03 février 2011
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Source: ADI
Longtemps restée tabou, la question du divorce a connu une évolution significative au cours de ces dix dernières années à Djibouti, faisant exploser en même temps les frontières de son mutisme.
Hommes et femmes en parlent désormais ouvertement. Avec les mêmes accents. Et la même envie de dire tout haut ce que l'on disait autrefois tout bas. Voyage dans un univers qui n'aura pas encore livré tous ses secrets.
Pensive, le regard perdu au loin, Amina, 31 ans, raconte comment elle a vécu la séparation avec son ex. mari, grand théoricien de l'infidélité devant l'Eternel, adepte incurable des jambes en l'air vite dévorées, vite oubliées.
C'est sans doute pourquoi elle considère cela comme une bouffée d'oxygène. Fin calculateur au demeurant, l'homme, qui savait pertinemment jongler avec les alchimies de l'art consommé de la duperie, aurait pourtant trébuché. A plusieurs reprises.
La première, et de loin la plus amère, fit dégringoler sa femme des sommets. Amina n'en revenait pas, ne parvenant guère à s'expliquer elle-même comment il a pu lui faire ça.
Comme un malheur n'arrive jamais seul, son fauve d'époux, loin de renoncer à ses escapades nocturnes "mirghaniquement" inspirées, va encore plus loin, développant au fil du temps son instinct de prédateur. Jusqu'au moment où elle le surprit en train de visiter le septième ciel… dans la cuisine... avec la maîtresse des lieux... en plein jour.
Pas de plus ou pas de trop? Quoi qu'on puisse dire, elle vit cette scène, somme toute cruelle, comme un coup de massue sur la tête. Un coup mortel.
Sa "morale d'acier", comme elle appelle sa résolution (prise au terme de disputes interminables avec son mari) à fermer délibérément les yeux sur les vices et sévices de celui-ci, n'en a pas survécu.
Pas plus que son espoir de le voir abandonner définitivement ses petites monstruosités, de préserver son foyer bien loti par rapport à d'autres dans le voisinage et fort d'une demi-douzaine d'enfants.
Malgré le caractère très humiliant de ce qui venait de se passer, Amina n’était pas encore au bout de son calvaire. Non, le plus dur était à venir.
Lorsqu’elle se présente en effet devant le cadi, son diable de mari se met à jouer dans son répertoire habituel de serments, de lamentations et de promesses dans le seul but de faire croire qu’il tient encore à son couple et à sa progéniture. Mission accomplie. Avec panache. Et beaucoup d’habileté.
C’est à peine si sa femme réussit à sauver de justesse ce qui pouvait l’être. C’est-à -dire sa dignité déjà sérieusement entamée.
Pour que la rupture du contrat du mariage soit enfin prononcée par les autorités compétentes, elle doit renoncer à ses droits les plus élémentaires. Quinze ans de vie commune partirent ainsi en fumée. En quinze minutes.
L’histoire de l’effritement du foyer d’Amina ressemble étrangement à tant d’autres. De ce point de vue au moins, le récit de son mariage "raté", comme elle aime à le répéter, n’a rien d’extraordinaire.
En réalité, la nouveauté réside dans le fait qu’elle en parle publiquement à qui veut l’entendre. Un changement de cap par rapport au passé, et surtout à la chape de souffrances et de silence posée sur lui.
Elle n’est d’ailleurs pas la seule à dire ou à agir ainsi. Nombreuses sont en effet celles qui ne craignent plus rien en s’exprimant sur leur "mésaventure conjugale" hélas enterrée au fond de leurs cœurs mais dont les souvenirs sont apparemment très vivaces au bout de la langue. Fini le temps où parler de divorce relevait de l’interdit, de la part des femmes en particulier.
Les voilà qui ne sont plus réduites à passer sous silence leur calvaire ou, à défaut, à murmurer leur traversée plus ou moins tumultueuse dans l’univers incertain de la vie en couple, à évoquer les raisons qui ont présidé à la lente décomposition du lien de mariage jusqu’au point final. Au point de non-retour.
Il suffit de leur prêter attention, et vous saurez de quoi certains, parmi les hommes, sont capables. Inversement, vous vous rendrez compte jusqu'où peut aller la folie de nombre de leurs congénères féminins.
Cependant, au risque de glisser dans la complexité du rapport Homme/Femme -ce que nous ne sommes pas sûrs de nous en sortir- nous nous limiterons à certains cas considérés comme les plus marquants, du moins aux yeux des "Ma’doums" en poste dans les différents arrondissements de la capitale, parce qu'ils n'ont pas tout simplement leurs pareils.
Cela, il est vrai, peut ressembler à un mélange de fait-divers et de mauvaise pièce de théâtre. Mais qu'importe ? Pourvu qu'ils permettent de mieux comprendre l'explosion des chiffres en matière de divorce ces dernières années...
"Khatomaniaque" ou le fou de la plante verte :
Pour financer son abonnement à Sogik (la société d’importation de khat), il a tout vendu. Jusqu’aux ustensiles de cuisine.
Conséquence directe de ses agissements sauvages, les maigres biens de sa famille n’en finissent pas de se rétrécir comme peau de chagrin depuis quelque temps. Pas un jour ne passe où l’on ne parle de la disparition mystérieuse d’un objet cher.
Du vétuste poste de télévision aux vieux bracelets de son épouse en passant par la calculatrice, achetée à crédit, de sa fille aînée admise récemment au collège, l’homme, réduit au chômage depuis de longues années, ne recule devant rien.
Ce qui décuple le poids du fardeau sur le dos de la mère de ses enfants, modeste femme de ménage, déjà incapable de joindre les deux bouts pour faire vivre son foyer.
Au sommet de son art, le "Khatomaniaque" est pourtant pris un jour la main dans le sac. Les heures passent. Les cris de colère et les pleurs de sa femme s’estompent, cédant la place à un climat lourd de suspicion et de honte. Beaucoup de honte. Surtout pour l’aînée et son cadet, âgés respectivement de 12 ans et de 11 ans, qui découvrent soudain la nature hideuse de leur géniteur. Une épreuve douloureuse. Un vrai traumatisme psychologique.
Craignant pour son propre honneur et celui des siens, la mère préfère ne pas ébruiter l’affaire. Résignée, ne sachant à quel saint se vouer, se demandant pourquoi le sort s’acharne si durement contre elle, elle se replie sur elle-même, s’enferme dans sa tour d’ivoire. Sans mot dire et sans maudire. Erreur monumentale. Erreur fatale.
Car le fou de la plante verte, loin de renoncer à son œuvre diabolique, persiste et signe. Pire : il va encore plus loin. Très loin. Cette fois-ci, c’est le benjamin de la famille, âgé seulement de 3 ans et demi, qui passe dans les filets de la vendeuse de khat du coin en échange de deux ou trois paquets.
Livrée à elle-même, confrontée à son terrible destin, son épouse comprend alors qu’il n’y a plus rien à espérer. C’est elle qui pousse la première la porte du cadi dans un arrondissement de la capitale.
Piquée au vif, elle se rebiffe :
Fraîchement marié, un jeune couple se cherche un nid d’amour. Le choix de l’épouse se tourne alors vers les logements sociaux. Elle les préfère, dit-elle, au décor indescriptible des ruelles couvertes de détritus du quartier populaire où elle a vu le jour et où elle a grandi, crachant ainsi, comme on dit, dans l’assiette dans laquelle elle a mangé des années et des années durant.
En dépit d’un revenu mensuel largement insuffisant, son époux n’hésite pas une seconde pour donner son approbation. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le reste n’a point d’importance.
Six mois à peine les tourtereaux ont-ils savouré leur amour qu’éclate un soir une petite querelle pour un oui ou pour un non.
S’ensuit une altercation qui a pour résultat l’arrivée des voisins aussitôt alertés. S’apercevant très vite du caractère banal de la dispute, ces derniers se retirent. Sur la pointe des pieds. Un après un.
Véritable moulin à paroles, l’homme n’aura cependant pas cessé d’injurier son épouse qu’il accuse de tous les maux.
Ses poches à présent vides ? C’est elle qui en est responsable. Les factures impayées qui s’amoncellent désormais au salon ? C’est encore elle la responsable. La réclamation en justice de ses propres parents à qui il ne donne plus un sou ? La responsable, c’est toujours elle.
N’en pouvant plus, la jeune femme, pour des raisons qu’elle ne peut malheureusement savoir elle-même de façon précise, se saisit alors d’une bouteille de kérosène, s’asperge le corps tout entier.
Dans un état aussi affreux, criant à tue-tête, elle rejoint le poste de police le plus proche. Deux jours plus tard, son partenaire effectue le trajet vers la prison de Gabode en menottes.
Les chefs d’accusation tombent sec comme une pluie d’acier. Tentative de meurtre avec préméditation. Violence conjugale. Menaces de mort et harcèlement.
Une fois son innocence prouvée au terme d’une procédure d’investigation rigoureuse, il ne lui reste plus qu’à envisager le divorce, unique porte de sortie qui, à ses yeux, donne sur l’horizon. Un horizon vierge, vidé des atrocités mensongères de son épouse.
Il assiste au mariage… de sa femme :
Un fou à lier doublé d’un ivrogne sans vergogne. Le jeune homme, qui est au cœur de cette anecdote pour le moins invraisemblable, est sans doute cela.
Autrement, comment aurait-il pu convaincre son compagnon du jour de prétendre à la main de… sa propre femme qu’il fait passer à l’occasion pour un malheureux être sans racines, fraîchement débarqué des confins d’un pays limitrophe et dont il serait, à tort ou à raison, le tuteur.
Un diable reste un diable. Mais celui-là était d’un calibre à nul autre pareil car il avait du génie. Un génie qui se traduit par un mélange d’infamie, de sang-froid et de tissu de mensonges sans cesse travaillé avec force et audace.
Les termes du "marché" (si l’on peut appeler cela ainsi) conclus, le couple se présente devant le cadi. Qui ne cherche pas à s’encombrer de vérifications, ne serait-ce qu’à s’informer sur l’identité des conjoints.
Peu de temps après, l’un des frères du "faux époux" découvre dans quel plat ce dernier vient de mettre le pied.
Avec la jubilation diablotine d’un briseur de tabou –ce qui ne l’était point-, il annonce aux siens la terrible nouvelle, qui se répand aussitôt comme une traînée de poudre.
Partout en ville les langues se délient. On crie au scandale, on implore la clémence d’Allah.
Si, toutefois, l’on s’accorde à dire qu’une telle entreprise ne pouvait se concrétiser sans la complicité de la femme en question, on n’en est pas moins défait devant l’incongruité de la situation. Car l’on ne pouvait parler de mariage, encore moins de divorce.
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