Reportage : Une vie de forgeron

Par Isman.O | 31 janvier 2011
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Reportage : Une vie de forgeron

Source: ADI

Balbala, par un matin estival particulièrement brûlant. A un jet de pierre du 4ème arrondissement, non loin du site qui abritera bientôt l’université de Djibouti, se dresse majestueusement le parc à bétail. Un lieu insolite, un endroit à part entière, un coin perdu, figé dans le temps et dans l’espace. On y rencontre en effet les personnages les plus hétéroclites, mais aussi les activités les plus diverses pour ne pas dire les plus inattendues. Cordonniers, boutiquiers, vendeurs de bois, bouchers, tailleurs et autres vendeurs ambulants se coudoient et se renvoient "de longs échos qui de loin de se confondent" pour paraphraser le poète. En réalité, tout ce petit monde fourmille à longueur de journée dans une atmosphère indescriptible, s’agitant dans un boucan de tous les diables. Certains doivent se saigner à blanc pour survivre, tandis que d’autres se remplissent plein les poches au gré d’interminables marchandages et de bavardages improvisés. C’est-à-dire sans bouger le petit doigt. Ceux-là, on les appelle communément "Dilaal". A quelques mètres du parc, un homme d’âge mûr est assis au milieu d’un tas de ferrailles. Il tourne la manivelle d’un drôle d’engin qu’il s’est fabriqué lui-même. Histoire de nourrir en oxygène le feu qui monte lentement de son coin, emplissant l’air d’une odeur lourde, une odeur de souffre, presque irrespirable. Des fragments de fer s’entassent pêle-mêle au milieu des braises. Ina Afasseh Dhereh, puisque c’est de lui qu’il s’agit, travaille le fer. Comme son père. Comme tous ses aïeux. Et, probablement, ses enfants. Ici, loin du giron familial, ses connaissances préfèrent l’appeler Daliyeh. Certaines étiquettes ont la vie dure, dit-on. Celle de Daliyeh encore davantage. "Les gens me reprochent souvent de ne pas savoir manier le fer aussi bien que mon père. Je m’en moque. Car je sais qu’aucun homme ne peut égaler son géniteur. Cela est aussi vrai que le combat entre le feu et le fer qui s’opère sous mes yeux chaque jour que Dieu fait. Ai-je tort de penser ainsi ? Je n’en suis pas sûr. De là vient pourtant ce sobriquet qui me colle tant à la peau", dit-il, avec une certaine assurance dans la voix. Comme dans les idées, ou encore dans son travail de tous les jours. Sous un soleil de plomb, Ina Afasseh Dhereh bat le fer. Malgré la sueur, malgré la fatigue, ses vieux muscles se crispent, unissant leur force dans un ultime effort, un dernier coup de marteau. Loin de s’achever, le travail du forgeron semble se prolonger au contraire, s’étirant au fil des heures. Pendant ce temps, dans sa course éternelle, l’astre solaire, marathonien d’avant-Olympie, se prépare à atteindre le zénith, lançant déjà "des dards aussi tranchants que tesson de bouteille" (les mots entre guillemets sont de l'écrivain djiboutien Abourahman A.Wabéri). Mais Ina Afasseh Dhereh n’en a cure. Qui était-il ? D’où venait-il ? Quel terrible coup du destin l’avait fait échouer ici, dans cet univers hostile, inhospitalier, "coincé entre ingrate pierraille et incandescent soleil ?" Personne ne le saura.

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