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Dr Houssein Ahmed Assoweh : "Djibouti doit passer de l’adoption de l’IA à la construction d’un véritable écosystème national d’intelligence artificielle"

Par Admin | 01 septembre 2026
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Dr Houssein Ahmed Assoweh : "Djibouti doit passer de l’adoption de l’IA à la construction d’un véritable écosystème national d’intelligence artificielle"
Enseignant-chercheur à l'université de Djibouti dont il dirige le centre de recherche en mathématiques et numérique, Dr Houssein Ahmed Assoweh vient de réaliser un rapport sur l'IA à Djibouti.

ADI : Où en est-on de l’intelligence artificielle à Djibouti ? Les travaux que vous avez menés dans le cadre du rapport d’évaluation de l’état de préparation à l’intelligence artificielle vous ont-ils permis de mettre en perspective ce qui commence à devenir une réalité en imprégnant de plus en plus le quotidien des Djiboutiens ?

Dr Houssein Ahmed Assoweh :  Oui, mais il faut apporter une nuance importante. Notre évaluation montre clairement que Djibouti n’est plus au stade de la découverte de l’intelligence artificielle. Elle commence effectivement à entrer dans les usages, dans les administrations, dans l’enseignement supérieur, dans les entreprises et, de manière croissante, dans les pratiques quotidiennes des citoyens.
Nous sommes cependant dans une phase de transition. L’usage de l’IA progresse plus rapidement que notre capacité à le mesurer. Le rapport RAM n’a pas identifié, par exemple, d’enquête nationale consolidée permettant de dire avec précision quelle proportion des Djiboutiens utilise régulièrement des outils d’intelligence artificielle, pour quels usages et avec quels effets. Il serait donc scientifiquement imprudent d’avancer des chiffres que nous ne possédons pas.
En revanche, les conditions favorables à cette diffusion sont bien présentes : une connectivité internationale importante, le développement des services publics numériques, l’utilisation croissante des plateformes numériques, la modernisation de l’administration, les formations universitaires et professionnelles, ainsi que l’intérêt grandissant des jeunes, des entreprises et des institutions pour l’IA. Le diagnostic montre ainsi que Djibouti dispose déjà de plusieurs fondations numériques, juridiques, scientifiques et institutionnelles, même si elles doivent désormais être mieux coordonnées et renforcées. 
À mon sens, nous entrons dans une nouvelle étape. Jusqu’à récemment, la question était : « Comment utiliser l’intelligence artificielle ? ». Désormais, la véritable question est : « Comment faire en sorte que Djibouti maîtrise cette technologie, développe ses propres compétences et l’oriente vers ses priorités nationales ? »
C’est précisément l’un des messages majeurs du rapport RAM : il ne suffit plus d’être consommateur des outils développés ailleurs. Il faut progressivement devenir également producteur de données, de compétences, de recherche, d’applications et de solutions d’intelligence artificielle adaptées aux réalités djiboutiennes.

ADI : Il existe, écrivez-vous dans votre rapport, de réelles capacités scientifiques et éducatives directement liées à l’intelligence artificielle. Pouvez-vous mieux développer ce point ici ?

Dr Houssein Ahmed Assoweh : C’est effectivement l’un des constats encourageants de notre étude. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Djibouti possède déjà un socle scientifique et universitaire sur lequel une politique nationale d’intelligence artificielle peut s’appuyer.
À l’Université de Djibouti, plusieurs structures développent des compétences directement ou indirectement liées à l’IA, à la modélisation mathématique, à la science des données et au traitement automatique des langues. Le Centre de Recherche en Mathématiques et Numérique, le CRMN, et ses laboratoires travaillent notamment sur des thématiques de modélisation, d’intelligence artificielle et d’apprentissage automatique. Le rapport identifie également l’existence de formations universitaires spécialisées, notamment dans les domaines de l’informatique, de la modélisation, de l’intelligence artificielle et de la science des données. 
Nous avons aussi identifié des productions scientifiques concrètes. Des travaux concernent par exemple le traitement automatique des langues, notamment le somali, les modèles linguistiques, la traduction automatique et d’autres problématiques liées aux langues peu dotées. D’autres recherches portent sur la modélisation, le climat ou encore l’utilisation des méthodes d’apprentissage automatique sur des problématiques ayant un intérêt direct pour notre pays. 
Il existe donc bien un potentiel.
Mais le rapport met également en évidence plusieurs limites : nous ne disposons pas encore d’un inventaire national consolidé des chercheurs travaillant spécifiquement sur l’IA, ni d’une cartographie exhaustive des capacités de calcul accessibles à ces chercheurs. Le financement spécifiquement consacré à la recherche en IA reste également difficile à isoler statistiquement. 
C’est pourquoi nous recommandons de franchir une nouvelle étape : intégrer progressivement l’IA et son éthique dans les curricula, renforcer les formations spécialisées, développer la formation continue des enseignants et des étudiants, créer ou labelliser un Centre national d’excellence en intelligence artificielle et mettre en place un véritable mécanisme national de financement de la recherche en IA. 
L’enjeu est de créer une masse critique nationale de chercheurs, d’ingénieurs, d’enseignants et d’entrepreneurs capables non seulement d’utiliser les technologies existantes, mais également d’en développer.

ADI : L’absence de cadre juridique en matière d’intelligence artificielle n’est-elle pas un vide à combler à court terme ?

Dr Houssein Ahmed Assoweh : Oui, et c’est probablement l’un des chantiers les plus urgents qui ressortent du diagnostic.
Il faut néanmoins préciser qu’il ne s’agit pas d’un vide juridique absolu. Djibouti dispose déjà d’un certain nombre de textes et d’institutions qui peuvent s’appliquer à plusieurs dimensions de l’IA : le Code du numérique, les dispositions relatives à la protection des données personnelles, la cybersécurité, les communications électroniques, les marchés publics ou encore le Startup Act.
Le problème est différent : nous ne disposons pas encore d’un cadre juridique spécifiquement conçu pour répondre aux problématiques propres aux systèmes d’intelligence artificielle.
Or l’IA soulève des questions nouvelles. Qui est responsable lorsqu’une décision automatisée cause un préjudice ? Comment garantir qu’un algorithme utilisé par une administration soit explicable ? Comment détecter et prévenir les biais discriminatoires ? Dans quelles situations une intervention humaine doit-elle rester obligatoire ? Comment évaluer un système avant son utilisation dans la santé, la justice ou un service public essentiel ?
Le rapport relève précisément cette nécessité de consolider le cadre applicable, notamment en matière d’évaluation des impacts, de transparence, de responsabilité, de supervision humaine et de mécanismes de recours. 
C’est pourquoi la première recommandation de la feuille de route est d’élaborer une loi-cadre nationale sur l’intelligence artificielle, alignée sur les principes de la Recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’intelligence artificielle.
Nous recommandons également la mise en place d’un dispositif d’évaluation de l’impact des systèmes d’IA, la définition d’exigences nationales de transparence et d’explicabilité, l’encadrement des décisions automatisées et l’intégration de clauses relatives à l’IA dans les marchés publics. 
À cela s’ajoute la dimension institutionnelle : le rapport propose notamment la création d’une Autorité nationale de l’intelligence artificielle et la mise en place d’un Comité national d’éthique de l’intelligence artificielle, en articulation avec les institutions existantes. 
Il ne faut toutefois pas légiférer dans la précipitation. Il faut construire un dispositif suffisamment protecteur pour les citoyens, mais suffisamment souple pour ne pas freiner l’innovation.

ADI : En quoi peut-on dire que l’intelligence artificielle est l’instrument le plus apte à accélérer le développement de l’économie numérique auquel notre pays s’est attelé depuis peu ?

Dr Houssein Ahmed Assoweh :
Je dirais plutôt que l’intelligence artificielle est aujourd’hui l’un des instruments les plus puissants pour accélérer le développement de l’économie numérique, car elle permet de franchir un niveau supplémentaire dans la transformation numérique.
La première phase de la transformation numérique consiste généralement à dématérialiser : remplacer le papier par des plateformes numériques, permettre des démarches administratives en ligne, numériser les données et connecter les services.
L’intelligence artificielle permet d’aller plus loin : analyser, prédire, automatiser, optimiser et personnaliser.
Dans l’administration publique, elle peut faciliter le traitement de documents, améliorer l’accès à l’information et automatiser certaines tâches répétitives.
Dans les ports et la logistique, elle peut contribuer à la prévision des flux, à l’optimisation des opérations, à la maintenance prédictive et à la détection d’anomalies.
Dans la santé, elle peut soutenir l’analyse d’images médicales ou l’aide à la décision.
Dans l’agriculture, l’élevage et l’environnement, elle peut aider à anticiper les phénomènes climatiques, améliorer la gestion de ressources rares ou soutenir la surveillance des productions.
Dans l’éducation, elle peut favoriser des apprentissages personnalisés et développer de nouveaux outils pédagogiques.
Enfin, dans le secteur privé, elle peut permettre à de petites entreprises d’accéder à des capacités qui étaient auparavant réservées aux grandes organisations : analyse de données, automatisation, traduction, assistance clientèle, développement logiciel ou création de contenus.
Mais le rapport insiste sur un point essentiel : l’IA ne produira pas automatiquement de la croissance économique. Nous devons créer les conditions permettant de transformer la technologie en valeur économique.
Cela suppose des compétences, des données de qualité, des infrastructures, des mécanismes de financement, un accès au calcul, un environnement réglementaire favorable et des entreprises capables de transformer la recherche et les idées en produits.
C’est pourquoi la feuille de route recommande notamment d’adapter les mécanismes du Startup Act aux entreprises innovantes utilisant l’IA, de faciliter les partenariats public-privé, de créer un Hub national d’innovation en intelligence artificielle, de développer des mécanismes de financement de l’innovation, des incubateurs et des accélérateurs, et d’accompagner les PME dans leur adoption responsable de l’IA. 
Notre ambition devrait donc être de faire de l’IA non seulement un outil de modernisation administrative, mais un nouveau moteur de productivité, d’entrepreneuriat et de création d’emplois qualifiés.

ADI : Quelles sont les principales recommandations que vous formulez dans votre rapport ?

Dr Houssein Ahmed Assoweh : Le rapport débouche sur une feuille de route particulièrement ambitieuse puisqu’elle comprend 48 actions opérationnelles, réparties en huit grands domaines : gouvernance éthique ; données et infrastructures numériques ; éducation, recherche et capital humain ; économie, innovation et marché du travail ; inclusion sociale, culture et genre ; secteurs stratégiques ; infrastructures et technologies responsables ; coopération internationale et régionale. 
Si je devais cependant les regrouper autour de quelques priorités structurantes, j’en retiendrais six.
Premièrement, construire la gouvernance nationale de l’IA. Cela suppose une loi-cadre, des mécanismes d’évaluation d’impact, des règles de transparence et d’explicabilité ainsi qu’une architecture institutionnelle capable de coordonner les politiques publiques dans ce domaine. 
Deuxièmement, faire des données une infrastructure stratégique nationale. Il faut adopter une stratégie nationale des données, développer un cadre sécurisé de partage, améliorer l’interopérabilité des administrations et constituer progressivement des jeux de données nationaux de qualité. 
Troisièmement, investir massivement dans le capital humain et la recherche. Il faut intégrer l’IA dans les programmes éducatifs, former les enseignants et les étudiants, renforcer les masters et les formations spécialisées, soutenir les chercheurs et mettre en place un financement national dédié à la recherche en intelligence artificielle. 
Quatrièmement, transformer l’IA en moteur économique. Cela passe par le soutien aux startups, aux PME, aux incubateurs, aux partenariats public-privé et par la mise en place de mécanismes de financement de l’innovation. 
Cinquièmement, orienter prioritairement l’IA vers les problèmes concrets de Djibouti. Nos efforts de recherche et d’innovation doivent notamment concerner la santé, l’éducation, l’administration publique, le climat, l’eau, l’énergie, l’agriculture, l’élevage, la logistique et les langues nationales.
Et enfin, garantir que cette transformation soit inclusive. L’IA ne doit pas accroître la fracture numérique. Les femmes, les jeunes, les personnes en situation de handicap, les populations des régions de l’intérieur ainsi que les locuteurs du somali et de l’afar doivent être pleinement intégrés à cette transformation.
En résumé, le message du rapport peut être formulé de manière assez simple : Djibouti dispose déjà des premières fondations. Le défi consiste maintenant à les transformer en un véritable écosystème national de l’intelligence artificielle.
Notre pays ne doit pas chercher à reproduire le modèle des grandes puissances technologiques. Il doit construire son propre modèle, adapté à sa taille, à ses contraintes et surtout à ses avantages : sa position géostratégique, sa connectivité internationale, sa jeunesse, son système universitaire et son potentiel de plateforme numérique régionale.
C’est à cette condition que l’intelligence artificielle pourra devenir non pas une technologie supplémentaire importée, mais un véritable levier de transformation et de développement pour Djibouti.

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