Revue de presse : Ali Moussa Iyé parle de son nouveau livre sur l’institution traditionnelle de l’Ugaas

Par NF | 31 janvier 2010
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Revue de presse : Ali Moussa Iyé parle de son nouveau livre sur l’institution traditionnelle de l’Ugaas

Source: ADI

Après "Le verdict de l'Arbre : autopsie d'une démocratie pastorale", le Dr Ali Moussa Iyé, chef de la division des politiques culturelles et du dialogue interculturel de l'Unesco, vient de publier aux Editions DCOM un nouvel ouvrage consacré à l’institution traditionnelle de l’Ugaas. Poursuivant ses recherches d’anthropologie politique et juridique, il retrace dans ce livre intitulé "Le Choix de l’Ugaas dans la Tradition du Xeer : un processus original pour designer un roi", le processus et la procédure particulière établis par la tradition pour la recherche, la désignation et l’intronisation de l’Ugaas. De passage à Djibouti, il a accordé une interview au journal "La Nation" que nous vous reproduisons ci-après dans son intégralité : La Nation : Après votre livre pionnier sur le Xeer paru en 1990, vous êtes revenu à vos recherches sur les traditions politiques en publiant un nouveau livre sur l’Ugaas. Quel est le titre et l’objet de cette publication ? Ali Moussa Iye : Le livre porte un titre assez explicite « Le Choix de l’Ugaas dans la Tradition du Xeer : un processus original pour designer un roi». Cet ouvrage est le résultat d’un travail collectif qui a voulu répondre à une urgence : celle de sauver de l’oubli un patrimoine culturel en danger. Contrairement au Xeer qui est utilisé tous les jours en brousse comme en ville et donc maintenu en activité, la tradition de l’Ugaas est très rarement pratiquée. La dernière fois que la procédure de succession a été employée c’était en 1928, il y a plus de 82 ans. Presque tous les anciens qui ont participé ou assisté à l’intronisation du dernier Ugaas Hassan Hirsi ont disparu, avec leurs connaissances et leurs souvenirs. Notre inquiétude sur les risques d’oubli de cette tradition a été vite confirmée par la confusion qui a suivi le décès du dernier roi. Il a fallu plus de 15 ans d’hésitation et je dirais même d’errements pour que les sages relancent le processus pour la recherche d’un nouvel Ugaas. C’est tout cela qui nous a poussé à entreprendre ce travail. Je voudrais d’ailleurs profiter de cette occasion pour rendre hommage à Omar Maalin qui nous a quittés l’année dernière et à Mohamed Ismaël qui ont grandement contribué à cette recherche. Je voudrais aussi remercier un autre contributeur, Aboubaker Daher, pour les tableaux généalogiques inclus dans le livre qu’il avait élaborés. Je suis enfin fier d’avoir pu publier ce livre à Djibouti aux Editions DCOM, grâce aux efforts d’un éditeur djiboutien qui va le mettre à la disposition des Djiboutiens. LN : Compte tenu de ces difficultés que vous évoquez; comment avez-vous pu obtenir les informations et comment avez-vous procédé pour les recueillir? AMI : Nous avons eu de la chance. Quand nous avons commencé notre recherche en 1998 ; à peine 4 ans après la disparition du dernier Ugaas en 1994, quelques uns des derniers «dinosaures » de cette mémoire et témoins de son intronisation étaient encore vivants. Malgré leur âge avancé, ils ont été d’une grande aide pour nous guider. Pour le reste ; nous avons mis en place une méthodologie rigoureuse pour la collecte, la comparaison et la vérification des informations. Vous savez, le traitement des traditions orales nécessite une démarche toute aussi méthodique et scientifique que l’analyse des archives écrites. Le sens critique et les techniques de recoupements et de déductions sont essentiels pour faire le tri dans la multitude des données récoltées. LN : Quels sont donc les principaux résultats de cette recherche ? AMI : Dans ce livre, je rappelle tout d’abord les principales caractéristiques de l’institution de l’Ugaas, et décris de façon chronologique les différentes étapes de sa désignation, à savoir le lancement du processus de recherche, le rapt, le voyage initiatique, la cérémonie d’intronisation, l’éducation et l’installation du nouvel Ugaas. J’y étudie aussi les rites, les paroles et gestes rituels ainsi que la répartition des rôles entre les différents clans dans les représentations symboliques. Comme dans les autres dispositions du Xeer, le choix de l’Ugaas offre l’occasion de rappeler un certain nombres de principes et valeurs : l’importance du partage des ressources, de la parité et de la participation démocratique dans la prise de décision, la responsabilité et la collaboration entre les clans. C’est là une incroyable leçon de solidarité, d’intégration, de participation démocratique. LN : Quelle sont, à votre avis, les particularités de l’institution de l’Ugaas par rapport à d’autres chefferies traditionnelles dans le pays ou ailleurs? AMI : La royauté issa, bien qu’elle partage beaucoup d’aspects avec celle d’autres communautés voisines, présente des caractéristiques qui lui sont spécifiques. Je vois quatre particularités. La succession de l’Ugaas ne se fait ni par hérédité comme chez certains groupes somalis, ni par alternance héréditaire comme chez les Afars, ni enfin par procédé électif comme chez d’autre peuples dans le monde. L’Ugaas est désigné un peu comme le Dalai Lama des Tibétains, au sein d’un groupe de jeunes à la suite d’une longue recherche où l’observation psychologique et les sciences occultes interviennent pour choisir "l’élu" capable d’assumer cette charge. L’autre particularité, c’est que l’Ugaas désigné doit d’abord passer par une période probatoire et satisfaire à un test pour être confirmé. L’Ugaas est choisi jeune (à l’âge de 17 à 18 ans) et passe par une période d’éducation et de formation pour le préparer à sa fonction. Une autre particularité encore : il n’y a pas de possibilité pour un individu de revendiquer ou se proclamer Ugaas. Celui-ci est "élu" à son insu et arraché à sa famille lors d’un rapt symbolique pour montrer que le pouvoir dans le Xeer n’est pas un privilège ou une sinécure mais plutôt une lourde obligation que l’on porte comme un sacerdoce. Dernière caractéristique que l’on pourrait citer le pouvoir de l’Ugaas n’est pas déterminé par sa puissance militaire, ni par la richesse économique dont il dispose, ni enfin par le poids politique dont il jouit. Sa légitimité réside dans sa capacité de faire régner le droit, le Xeer, et sa position d’arbitre impartial. LN : A ce propos, où en est la procédure de désignation et d’intronisation du nouvel Ugaas ? AMI : Après beaucoup de confusion et d’hésitation, les sages ont pu lancer le processus il y a environ un an et leur choix est tombé sur un jeune de la ville qui leur a semblé répondre aux critères définis. Cependant, le processus n’est pas encore terminé car "l’élu" doit accomplir toute une séries de rites, notamment le voyage initiatique à travers toutes les régions habitées par ses sujets, jusqu’au couronnement. C’est dire que la responsabilité qui incombe aux sages est lourde. Elle est d’autant plus lourde que les conditions socioculturelles, économiques et politiques ont beaucoup changé depuis la dernière succession. Il faut savoir innover, adapter tout en préservant l’esprit et les principes fondamentaux de l’institution. LN : Selon vous, que représente une telle tradition pour la République de Djibouti? AMI : Cette tradition fait partie du patrimoine culturel non seulement à Djibouti mais aussi en Somalie et en Ethiopie. Elle illustre la richesse et la diversité culturelle de notre pays qui possède d’autres traditions politiques importantes comme celle du sultanat. Au delà de sa signification particulières pour les Issas, l’institution de l’Ugaas devrait interpeller tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de notre région et aux traditions démocratiques que nos peuples ont su inventer pour construire des sociétés de consensus et réguler l’exercice du pouvoir. Ce sont là des exemples pertinents qui peuvent nourrir la réflexion pour une gouvernance démocratique endogène. LN : Après la publication de ce livre, avez-vous de nouveaux projets de recherche ? AMI : Je vais d’abord revoir et republier « Le verdict de l’Arbre » qui est épuisé et que de plus en plus de gens demandent à avoir. Je poursuis, bien sur, mes recherches en anthropologie politique et juridique qui, après la phase de la sauvegarde de traditions en péril, m’ont emmené à travailler sur les voies et moyens de revaloriser ce patrimoine pour répondre à certains défis d’aujourd’hui. Comment, après la faillite des prêt-à-penser importés, pourrait-on inventer des alternatives fiables en nous s’inspirant de la philosophie politique, des principes démocratiques et des valeurs humanistes de nos traditions ? C’est là un défi majeur pour tous nos chercheurs. Justement, avec des intellectuels africains mus par le même souci, nous sommes en ce moment en train de mettre en place un groupe de réflexion en vue de faire mieux connaitre les cosmovisions, les traditions démocratiques et les philosophies de l’humanisme africaines qui ont beaucoup à apporter au débat actuel sur les valeurs partagées. L’universalisme occidental ayant montré son particularisme historique, culturel et racial, il devient important que les penseurs africains participent de manière plus active à ce débat global sur la construction d’un nouvel universalisme et d’un nouvel humanisme qui prennent mieux en compte la diversité philosophique et politique des peuples. Plus que jamais, la crise du modèle de développement imposé jusqu’à là nous invite à forger de nouveaux concepts, paradigmes et instruments qui permettent l’émergence d’un «pluriversalisme » reflétant mieux la diversité du monde. Des philosophies telles Xeer, la Charte du Mandé, l’Ubuntu ont une contribution particulière à apporter à cette réflexion.

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